
les blés verts1889 Vincent VG

Un hiver qui cache son printemps
derrière ses feuilles mortes jalousement gardées attachées aux
branches
Quelle ne fut pas ma
déconvenue et mon étonnement, lorsque le 18 avril je quittai l’Aisne pour la Provence.
Moi qui comptais y trouver un printemps déjà livré dans toute sa splendeur par la nature, en tout cas
plus avancé que dans le nord, je ne trouvai que chênes et hêtres, rouille grisâtre, aux feuilles rabougries non tombées, paresseux à régénérer leurs feuillages dans cette explosion de verts
tant attendue.
Hé bien, je dus l’attendre cette explosion mais la ratai lorsqu’elle eut lieu une semaine après.
Impossible de pointer le signal de départ de la nouvelle feuillaison. Alors que je m’impatientai, elle était là quand je désespérais de l’y trouver. Ces innombrables touches de vert que la nature
déposait ici et là au bord des routes et des chemins, sur les versants des collines les mieux exposées, à peine visible, ajouté aux verts à reflets d’or dans les prairies, tout cela en une
semaine avait convergé en un grandiose et subit changement de décor théâtral. Rien puis tout, sans progression perceptible entre les deux.
J’ai le bonheur de découvrir que Giono a tenté avant moi de creuser ce mystère du printemps provençal.
Laissons-lui la parole, il en parle mieux que moi :
« Le printemps réserve ses gloires pour les pays du Nord : les arbres à feuilles caduques sont prêts à s’enflammer à la première tiédeur ; avril couvre de
crème les vergers et les haies. Dans le sud, c’est une saison furtive : les pins, les oliviers, les yeuses, les cystes, les térébinthes, les arbousiers restent
impassibles.
(…)
Aussi loin que le regard se porte, on
n’aperçoit pas la plus petite tache de vert. L’olivier, l’yeuse ont des feuillages bleus ; les aiguilles de pins, à la fin de l’hiver, sont noires; on ne distingue pas le thym fleuri
des plaques de grêle. C’est l’instant où, enfin, en Haute-Provence, le printemps s ‘annonce par un spectacle qui, partout ailleurs, serait celui du gros de l’hiver. Jusqu’à présent, les
bois-taillis de chênes qui couvrent le pays avaient gardé leur toison de feuilles mortes. La feuille du chêne ne tombe que poussée par le bourgeon de la feuille nouvelle. Brusquement, les bois
ont été dépouillés de cette laine roussie.(…) J’ai longtemps essayé d’assister à la feuillaison des chênes. Je n’y suis jamais parvenu. Cependant, ma fenêtre donnait sur le large du plateau
recouvert jusqu’à l’horizon par sa frondaison rousse. Mes visiteurs étrangers ou mal renseignés croyaient que ces bois avaient été roussis par un incendie. J’avais beau leur assurer qu’il
s’agissait seulement de leur parure d’automne que les chênes conservent jusqu’au printemps, ils ne se rendaient à mes raisons qu’après avoir constaté qu’il s’agissait seulement de feuilles
sèches, mais tojours fortement attachées à leur tige. C’est au bas de cette tige, à l’endroit où elle s’insère dans la branche, que se trouve le petit œil qui va s’ouvrir sur le printemps.
(…)
J’ai beaucoup appris, et notamment que, même dans un printemps dont l’éclosion passe
inaperçue, il est vain de vouloir guetter la naissance d’une feuille, comme il est vain de vouloir suivre du regard le reflet d’une vague dans la houle irisée, tant il se passe de choses à la
fois, qui toutes s’emparent de la curiosité, l’emportent, l’éblouissent de spectacles divers. »
Jean GIONO -Provence- folio